Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)
À écouter
Vous connaissez cette chanson
Lancez la boucle, et écoutez-la tourner au moins une fois. Vous connaissez cette chanson. En fait, vous en connaissez des centaines.
Une boucle de quatre accords (do, sol, la mineur, fa) tourne en rythme pop. Une liste de chansons célèbres construites sur ces mêmes accords s’affiche : Let It Be, No Woman No Cry, With or Without You, Someone Like You, Let It Go… Un bouton fait commencer la boucle par l’accord mineur, et l’ambiance devient mélancolique.
Quatre accords. Des centaines de tubes.
Let It Be, No Woman, No Cry, With or Without You, Someone Like You, Let It Go… Toutes reposent sur la même suite de quatre accords, ou sur une rotation de celle-ci.
Quatre accords et une boucle
La boucle, l’échantillon, la boîte à rythmes, la voix corrigée : quatre idées ont fait la musique d’aujourd’hui.
Pourquoi ceux-là ? Parce qu’ils jouent exactement avec vos attentes.
Le premier accord pose la maison. Le deuxième s’en éloigne et crée une tension. Le troisième, mineur, jette une ombre de mélancolie. Le quatrième appelle le retour… au premier. La boucle se referme, et votre cerveau en redemande.
La boucle : c’est peut-être l’idée la plus puissante de la musique d’aujourd’hui. Et elle est née dans une salle commune d’immeuble, un soir d’été, à New York.
11 août 1973. Au 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx, une adolescente, Cindy Campbell, organise une fête pour payer ses vêtements de rentrée.
Aux platines : son frère Clive, 18 ans, que tout le monde appelle DJ Kool Herc.
Herc a remarqué que les danseurs attendent un moment précis des disques de funk : le break, ces quelques secondes où tout s’arrête sauf la batterie.
Alors il pose deux exemplaires du même disque sur deux platines. Quand le break s’achève sur l’une, il le relance sur l’autre.
À écouter
Deux platines, un seul break
Le même disque tourne sur deux platines. Quand le break se termine sur l’une, lancez-le sur l’autre, au bon moment : il ne doit jamais s’arrêter.
Deux platines jouent le même disque imaginaire : un couplet, puis un break de batterie. En passant d’une platine à l’autre au moment où le break se termine, le lecteur prolonge le break indéfiniment, comme DJ Kool Herc.
Le break ne s’arrête plus. Le hip-hop vient de naître.
Herc appelait ça le merry-go-round, le manège. Sur ces boucles de batterie, des jeunes du Bronx se mettent à danser, et d’autres à parler en rythme. Cinquante ans plus tard, le rap est le genre le plus écouté aux États-Unis.
Parmi les breaks les plus aimés, il y en a un qui dure six secondes.
En 1969, un groupe de soul de Washington, The Winstons, enregistre une face B, « Amen, Brother ». Au milieu du morceau, le batteur Gregory Coleman joue seul, quatre mesures.
À écouter
Hacher le break
Voici un rythme inspiré de ce break, rejoué par une batterie de synthèse. Découpez-le en seize tranches, réarrangez-les, accélérez : vous inventez la jungle.
Un rythme de batterie inspiré du break « Amen » est découpé en seize tranches que le lecteur peut réordonner et accélérer, comme les producteurs de jungle et de drum and bass des années 1990.
Question au lecteur
Combien de morceaux ont échantillonné ces six secondes de batterie ?
- Une centaine
- Un millier
- Plusieurs milliers (bonne réponse)
Si vous répondez « Une centaine » :
Bien plus : plusieurs milliers.
Si vous répondez « Plusieurs milliers » :
Oui : plusieurs milliers.
Hip-hop, jungle, drum and bass, pop, publicités, génériques de séries : c’est l’un des enregistrements les plus réutilisés de l’histoire.
Gregory Coleman n’a jamais touché un centime.
Il est mort sans abri, à Atlanta, en 2006. En 2015, deux DJ britanniques ont lancé une collecte pour Richard Spencer, le chanteur du groupe et l’auteur du morceau : 24 000 livres, versées par des musiciens et des fans du monde entier.
1980. La firme japonaise Roland sort une boîte à rythmes, la TR-808. Ses sons ne ressemblent à aucune vraie batterie. Les critiques les trouvent ridicules, et la machine est un échec : production arrêtée en 1983.
Les 808 se revendent alors d’occasion, pour une bouchée de pain. Les musiciens de hip-hop, d’électro et de house s’en emparent, et découvrent sa grosse caisse : une note grave qui s’étire et vibre dans le ventre.
À écouter
La grosse caisse de la 808
Réglez sa hauteur, sa durée, son glissement. Puis jouez sur les pads. Avec un casque ou de bons haut-parleurs, les graves se sentent plus qu’ils ne s’entendent.
Le lecteur règle la grosse caisse d’une TR-808 recréée par synthèse : une onde sinusoïdale grave, dont la hauteur chute puis s’éteint lentement. Des pads permettent de jouer une ligne de basse.
Aujourd’hui, la 808 est partout : on la dit présente sur plus de tubes que n’importe quelle autre boîte à rythmes. Le trap, le rap et une bonne part de la pop lui doivent leurs basses.
Dernière invention. En 1996, Andy Hildebrand, un ingénieur qui a longtemps analysé des échos sismiques pour trouver du pétrole, applique ses calculs à la voix humaine.
Son logiciel, Auto-Tune, repère la hauteur d’une voix et la corrige discrètement, pour gommer les fausses notes.
À écouter
La voix corrigée
Une voix de synthèse chante un peu faux. Poussez la correction : jusqu’où reste-t-elle humaine ?
Une voix de synthèse chante une mélodie légèrement fausse. Un curseur règle la vitesse de correction : lente, elle recale discrètement les notes ; instantanée, elle fait sauter la voix d’une note à l’autre comme un robot.
En 1998, les producteurs de Cher poussent la correction à fond, par jeu : la voix saute d’une note à l’autre comme un robot.
« Believe » devient numéro un dans une vingtaine de pays. L’erreur est devenue un style, et l’effet, la signature de toute une génération.
Échantillonnage. Réutiliser un fragment d’enregistrement comme un instrument. La musique ne se joue plus seulement : elle se recompose à partir d’elle-même.
La musique découpe le temps en boucles. Le cinéma, lui, le découpe en tranches : vingt-quatre par seconde. Et chacune de ces tranches est un mensonge.
Sources
- Hooktheory, statistiques des suites d’accords des chansons populaires.
- Jeff Chang, Can’t Stop Won’t Stop: A History of the Hip-Hop Generation, 2005.
- Nate Harrison, Can I Get an Amen?, 2004 ; BBC News, « Amen break: Why was the band never paid? », 2015.
- Alexander Dunn, 808, film documentaire, 2015.
- Antares Audio Technologies ; Greg Milner, Perfecting Sound Forever, 2009.
- Nielsen Music, rapport annuel sur les États-Unis, 2017.