I. Le Grand Illusionniste · Épisode 2

La mémoire romancière

Un test de mémoire.

Quinze mots vont apparaître, un par un. Retenez-en le plus possible : vous devrez les retrouver dans une minute.

Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)

Un test de mémoire.

Quinze mots vont apparaître, un par un. Retenez-en le plus possible : vous devrez les retrouver dans une minute.

Expérience interactive

Quinze mots

Concentrez-vous. Chaque mot reste affiché un peu plus d’une seconde.

Quinze mots défilent : lit, repos, éveillé, fatigue, rêve, réveil, couverture, s’assoupir, ronfler, sieste, paix, bâiller, oreiller, nuit, berceuse. Après une courte distraction, le lecteur coche les mots qu’il pense avoir vus, dans une liste qui contient aussi le mot « sommeil ».

Vous n’avez pas coché « sommeil ». Bien joué… mais avouez que vous avez hésité.

Le mot « sommeil » n’a jamais été affiché.

Dans ce genre d’expérience, la majorité des participants « reconnaissent » ce mot piège, souvent aussi sûrement que les mots réellement lus.

La mémoire romancière

Votre mémoire n’enregistre pas : elle reconstruit. Et elle invente sans vous prévenir.

Votre mémoire n’est pas un disque dur. Elle ne stocke pas des enregistrements : elle garde des fragments, et surtout du sens.

Chaque fois que vous vous souvenez, elle reconstruit la scène à partir de ces fragments, en comblant les vides avec ce qui paraît logique. Exactement comme vos yeux avec leur point aveugle.

Si la mémoire reconstruit, peut-on la manipuler de l’extérieur ? Il suffit parfois d’un seul mot. Regardez bien la scène qui suit : vous êtes témoin.

Expérience interactive

Le témoin, c’est vous

Quelques secondes d’animation, puis deux questions.

Deux voitures se heurtent doucement à un carrefour, sans la moindre casse. On demande ensuite au lecteur à quelle vitesse roulaient les voitures « quand elles se sont fracassées l’une contre l’autre », puis s’il a vu du verre brisé.

Vous n’avez pas vu de verre brisé. Bien vu.

Il n’y en avait pas.

Le mot « fracassées », glissé dans la question, suffit à rendre l’accident plus violent dans le souvenir.

En 1974, la psychologue Elizabeth Loftus montre un film d’accident à des étudiants, puis leur pose la même question avec des verbes différents. Le verbe change la vitesse dont ils « se souviennent ».

Une semaine plus tard, ceux qui avaient entendu « fracassées » sont deux fois plus nombreux à se rappeler du verre brisé. Il n’y en avait pas dans le film.

Elle va beaucoup plus loin. En 1995, avec la complicité de leurs familles, elle rappelle à des volontaires quatre épisodes de leur enfance. Trois sont vrais. Le quatrième est inventé : ils se seraient perdus, petits, dans un centre commercial.

Un quart d’entre eux finit par s’en « souvenir ». Avec des détails. Parfois avec émotion.

Question au lecteur

Avez-vous un souvenir « flash » ? Un grand événement dont vous vous rappelez exactement où vous étiez en l’apprenant, et avec qui ?

  • Oui, très précis
  • Plutôt vague
  • Non

Si vous répondez « Oui, très précis » :

Gardez-le en tête. Et lisez ce qui suit.

Si vous répondez « Plutôt vague » :

Ce flou est peut-être la version la plus honnête. Lisez ce qui suit.

Si vous répondez « Non » :

Vous ne perdez peut-être pas grand-chose. Lisez ce qui suit.

28 janvier 1986 : la navette Challenger explose en direct, 73 secondes après son décollage. Dès le lendemain, le psychologue Ulric Neisser demande à des étudiants d’écrire comment ils ont appris la nouvelle.

Deux ans et demi plus tard, il leur repose la question. Un quart donne une version entièrement différente. Et presque tous sont sûrs d’eux.

« Je sais que c’est mon écriture. Mais je ne peux pas avoir écrit ça. »

Une étudiante, devant son propre récit, dans l’étude de Neisser et Harsch sur Challenger, 1992

La certitude ne prouve rien. Et parfois, elle coûte très cher.

En 1984, en Caroline du Nord, Jennifer Thompson, 22 ans, est violée chez elle. Pendant l’agression, elle s’efforce de mémoriser chaque détail du visage de l’homme, pour le faire condamner. Elle désigne Ronald Cotton. Avec une certitude absolue.

Ronald Cotton passe plus de dix ans en prison. En 1995, un test ADN désigne le vrai coupable.

Jennifer Thompson a demandé pardon. Ronald Cotton le lui a accordé. Ils sont devenus amis, et ont écrit un livre ensemble. Aux États-Unis, une erreur de témoin joue un rôle dans près de sept condamnations sur dix annulées grâce à l’ADN.

Reconstruction. Se souvenir, c’est reconstruire. Chaque rappel réécrit un peu le souvenir, et la certitude que l’on ressent ne dit rien de son exactitude.

Votre mémoire serait-elle mauvaise ? Au contraire : elle est prodigieuse. Elle n’est simplement pas faite pour archiver, mais pour comprendre. Et on peut lui apprendre des tours.

Expérience interactive

Le palais de mémoire

Dix objets à retenir, dans l’ordre. Pour chacun, imaginez la scène proposée dans votre propre maison, le plus vivement possible : couleurs, bruits, odeurs. Prenez votre temps.

Dix objets sont placés, un par un, dans la maison du lecteur, chacun dans une scène frappante : un homard qui frappe à la porte d’entrée, un violon suspendu dans le couloir, un parapluie qui tourne sur le canapé, une pyramide de sucre sur la table, une bougie géante dans la cuisine, un éléphant dans la baignoire, une horloge qui fond sur le miroir, des fraises écrasées sur le lit, une fusée qui décolle par la fenêtre, une clé d’or sous l’oreiller.

La technique a vingt-cinq siècles. Selon Cicéron, le poète Simonide de Céos déclame lors d’un banquet quand on l’appelle au-dehors. À peine est-il sorti que le toit s’effondre sur les convives, méconnaissables.

Simonide se souvient de la place de chacun autour de la table : il identifie tous les morts. Il vient d’inventer le palais de mémoire.

Les champions de mémoire n’ont pas un cerveau différent du vôtre : ils utilisent ce palais. En 2017, des chercheurs ont entraîné des volontaires ordinaires pendant six semaines, trente minutes par jour.

Avant : 26 mots retenus sur 72, en moyenne. Après : 62.

La mémoire a encore un autre visage.

En 1985, Clive Wearing, chef de chœur et musicologue anglais, est frappé par une encéphalite. Le virus détruit les régions de son cerveau qui fabriquent les souvenirs. Depuis, sa mémoire ne dure que quelques secondes.

Il tient un journal. Page après page, il note l’heure et la même phrase : « Maintenant, je suis vraiment réveillé. » Puis il barre la ligne précédente, persuadé de ne l’avoir jamais écrite.

Chaque fois que sa femme Deborah entre dans la pièce, il l’accueille avec une joie immense, comme après des années d’absence. Même si elle est sortie deux minutes plus tôt.

Clive Wearing a perdu presque tous ses souvenirs. Il sait pourtant toujours jouer du piano, et diriger un chœur.

Et il sait qu’il l’aime.

La mémoire n’est pas une seule chose : les faits et les gestes, les souvenirs et les sentiments ne logent pas au même endroit.

Expérience interactive

Dessiner dans un miroir

Suivez le contour de l’étoile sans sortir de la piste. Un détail : votre trait se déplace comme dans un miroir, le haut et le bas inversés. Faites deux essais.

Le lecteur doit suivre le contour d’une étoile avec la souris ou le doigt, mais le mouvement vertical est inversé, comme dans un miroir. On compte les sorties de piste et le temps de chaque essai ; le second essai est presque toujours meilleur.

Vos mains apprennent vite, même quand votre tête proteste.

En 1962, la neuropsychologue Brenda Milner fait passer ce test à Henry Molaison, un patient qui ne peut plus former de nouveaux souvenirs depuis une opération du cerveau. Jour après jour, il progresse. Et chaque jour, il affirme n’avoir jamais fait l’exercice.

Expérience interactive

Retour au palais

Il y a quelques minutes, vous avez rangé dix objets dans votre maison. Parcourez-la en pensée, pièce après pièce : que trouvez-vous ?

Le lecteur parcourt en pensée les dix lieux de sa maison et retrouve les objets qu’il y a placés, dans l’ordre.

Gardez-les bien.

Quelqu’un vous les redemandera. Beaucoup plus tard. Sans prévenir.

Vos yeux inventent, votre mémoire réécrit. Reste ce qui fait de vous… vous : vos choix. Quand vous décidez, c’est bien vous qui décidez. N’est-ce pas ?

Sources

  • Henry Roediger et Kathleen McDermott, « Creating false memories: remembering words not presented in lists », Journal of Experimental Psychology, 1995.
  • Elizabeth Loftus et John Palmer, « Reconstruction of automobile destruction », Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 1974.
  • Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell, « The formation of false memories », Psychiatric Annals, 1995.
  • Ulric Neisser et Nicole Harsch, « Phantom flashbulbs: false recollections of hearing the news about Challenger », 1992.
  • Jennifer Thompson-Cannino, Ronald Cotton et Erin Torneo, Picking Cotton, 2009 ; Innocence Project, données sur les erreurs de témoins.
  • Cicéron, De oratore, livre II.
  • Martin Dresler et al., « Mnemonic training reshapes brain networks to support superior memory », Neuron, 2017.
  • Deborah Wearing, Forever Today, 2005 ; Oliver Sacks, « The Abyss », The New Yorker, 2007.
  • Brenda Milner, « Les troubles de la mémoire accompagnant des lésions hippocampiques bilatérales », 1962.