I. Le Grand Illusionniste · Épisode 1

Le trou dans vos yeux

Pas d’introduction, pas de cours.

Une expérience, tout de suite. Elle prend trente secondes.

Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)

Pas d’introduction, pas de cours.

Une expérience, tout de suite. Elle prend trente secondes.

Expérience interactive

Le point qui disparaît

Fermez l’œil gauche, ou cachez-le avec la main. Fixez la croix avec l’œil droit, sans jamais la quitter du regard. Puis approchez lentement votre visage de l’écran, ou reculez-le.

Une croix et un gros point noir sont affichés côte à côte. L’œil gauche fermé, le regard fixé sur la croix, on avance ou on recule la tête : à une certaine distance, le point noir disparaît complètement.

Le point n’a pas quitté l’écran une seule seconde.

Vous avez un trou dans l’œil.

Dans chaque œil, en fait. Depuis toujours.

Le trou dans vos yeux

Vous ne voyez pas le monde. Vous voyez ce que votre cerveau en devine.

Au fond de l’œil, la rétine est tapissée de millions de capteurs de lumière. Sauf à un endroit : là où les fibres du nerf optique se rassemblent pour quitter l’œil et filer vers le cerveau.

À cet endroit, rien ne capte la lumière. Et la tache aveugle est grande : on pourrait y aligner une dizaine de pleines lunes.

Pourtant, vous n’avez jamais vu de trou. Fermez un œil et regardez autour de vous : aucune tache noire.

Votre cerveau bouche le trou. Avec quoi ? Avec ce qu’il y a autour. Il invente.

Expérience interactive

La ligne réparée

Même position : œil gauche fermé, regard fixé sur la croix. Cette fois, la ligne est coupée en son milieu. Cherchez la distance où la coupure tombe dans votre point aveugle.

Une ligne horizontale est interrompue à l’endroit où se trouvait le point. Quand l’interruption tombe dans le point aveugle, la plupart des gens voient une ligne continue.

Chez la plupart des gens, la ligne paraît continue.

Votre cerveau a dessiné le morceau manquant.

Ce que vous « voyez » dans votre point aveugle ne vient d’aucun rayon de lumière. C’est une hypothèse, peinte à la hâte.

Le premier à s’en apercevoir est un abbé physicien, Edme Mariotte. Vers 1660, en disséquant des yeux, il remarque que le nerf optique n’arrive pas au centre de la rétine. Il en déduit qu’il doit y avoir un trou dans la vision, le cherche… et le trouve.

On raconte que le roi Charles II d’Angleterre, à qui l’on avait montré l’expérience, s’amusait ensuite à « décapiter » ses courtisans en les regardant d’un seul œil.

Question au lecteur

À un instant donné, quelle part de ce qui vous entoure voyez-vous vraiment net ?

  • À peu près la moitié
  • Un quart environ
  • Un dixième
  • Moins d’un centième (bonne réponse)

Si vous répondez « À peu près la moitié » :

Beaucoup, beaucoup moins que ça.

Si vous répondez « Moins d’un centième » :

Exactement.

La zone de vision nette, la fovéa, couvre environ deux degrés : la largeur de l’ongle de votre pouce, bras tendu. Tout le reste est flou, et presque sans couleur sur les bords.

À faire soi-même

  1. Tendez le bras devant vous, pouce levé.
  2. Fixez l’ongle de votre pouce, sans bouger les yeux.
  3. Sans détourner le regard, essayez de lire un mot de cette page, juste à côté de votre pouce.

Y arrivez-vous ?

  • Impossible
  • Difficilement
  • Sans problème

À deux largeurs de pouce du point fixé, lire devient impossible. Voilà la vraie taille de votre vision nette.

Expérience interactive

Ce que vos yeux captent vraiment

Promenez le doigt ou la souris sur ce texte : seule une petite zone est nette, comme pour votre œil.

Un paragraphe est affiché flou et délavé, sauf dans un petit cercle net qui suit le doigt ou la souris : une simulation de la vision fovéale.

Pour que le monde paraisse net partout, vos yeux sautent sans arrêt d’un point à un autre : environ trois fois par seconde. Ces bonds s’appellent des saccades.

Et pendant chaque saccade, il se passe quelque chose de très étrange.

À faire soi-même

  1. Approchez-vous d’un miroir.
  2. Regardez votre œil gauche, puis votre œil droit, puis de nouveau le gauche.
  3. Observez vos yeux pendant le mouvement.

Les voyez-vous bouger ?

  • Non, jamais
  • Oui
  • Pas de miroir sous la main

Personne ne voit ses propres saccades. Pendant chaque bond, le cerveau coupe l’image, puis recolle les morceaux comme si de rien n’était.

150 000 saccades par jour, environ

Mis bout à bout, ces instants d’aveuglement durent plus d’une demi-heure par jour. Vous n’en gardez aucun souvenir : votre cerveau vous projette un film sans coupures.

Alors d’où vient cette image nette, colorée, stable, qui s’étend devant vous ?

Réponse des neurosciences : de votre cerveau. Il reçoit des signaux flous, troués, hachés. Il les combine avec tout ce qu’il sait déjà du monde, et il en déduit la scène la plus probable.

Vous ne voyez pas le monde. Vous voyez la meilleure hypothèse de votre cerveau à son sujet.

Le physicien et médecin Hermann von Helmholtz l’avait compris dès 1867 : percevoir, c’est faire une « inférence inconsciente ». Le cerveau raisonne, calcule, conclut, sans jamais vous montrer ses calculs.

« Nous hallucinons tous, tout le temps. Quand nous sommes d’accord sur nos hallucinations, nous appelons cela la réalité. »

Anil Seth, neuroscientifique, conférence TED, 2017

Le cerveau ne se contente pas d’ajouter ce qui manque. Il efface aussi ce qu’il juge inutile. Vérifions.

Expérience interactive

Les points qui s’éteignent

Fixez le point vert au centre, sans le quitter des yeux, pendant une vingtaine de secondes. Surveillez du coin de l’œil les trois points jaunes.

Trois points jaunes immobiles sont entourés d’une nuée de croix bleues qui tournent. En fixant le centre, on voit les points jaunes disparaître par moments, un par un ou tous ensemble, puis revenir : c’est la cécité induite par le mouvement.

Les points jaunes n’ont jamais disparu.

Ils sont restés affichés, immobiles, tout le temps. Votre cerveau a jugé qu’ils ne comptaient pas, et les a retirés de votre conscience. Sans vous consulter.

Si le cerveau efface ce qu’il juge inutile… que se passe-t-il quand vous êtes concentré sur une tâche ? Une dernière épreuve, pour votre attention.

Expérience interactive

Comptez les rebonds

Des formes blanches et noires vont rebondir pendant quinze secondes. Comptez combien de fois les formes BLANCHES touchent un bord du cadre. Ignorez les noires.

Quatre formes blanches et quatre formes noires rebondissent dans un cadre ; le lecteur compte les rebonds des blanches. Pendant cinq secondes, une croix rouge sombre traverse lentement le cadre. On lui demande ensuite combien de rebonds il a comptés, puis s’il a remarqué autre chose.

Une croix rouge sombre a traversé tout le cadre.

Lentement, en plein milieu, pendant cinq secondes. Revenez au plan précédent : l’expérience vous propose de revoir la scène.

En 1999, à Harvard, Daniel Simons et Christopher Chabris filment des étudiants qui se passent un ballon. Consigne aux spectateurs : compter les passes de l’équipe en blanc.

Au milieu de la vidéo, une étudiante déguisée en gorille traverse la scène, se frappe la poitrine et repart. Environ la moitié des spectateurs ne la voit pas.

En 2013, des chercheurs cachent un gorille, 48 fois plus gros qu’un nodule, dans des scanners de poumons. Ils les confient à 24 radiologues chevronnés, chargés de chercher des nodules.

20 radiologues sur 24 ne voient pas le gorille. Pourtant, l’enregistrement de leurs regards montre que la plupart ont posé les yeux dessus.

Cécité d’inattention. L’incapacité à remarquer un objet parfaitement visible quand l’attention est occupée ailleurs. Regarder ne suffit pas pour voir : il faut encore que le cerveau juge que cela compte.

Une dernière histoire. Mike May perd la vue à trois ans, dans une explosion. Il devient recordman du monde de ski de vitesse pour aveugles, crée une entreprise, fonde une famille.

En 2000, à 46 ans, une greffe lui rend un œil qui fonctionne. L’œil est réparé. Reste un problème : son cerveau n’a jamais appris à voir.

Les couleurs et le mouvement lui reviennent vite. Les visages et la profondeur, beaucoup moins.

Des années après l’opération, il peine encore à reconnaître un visage familier ou à juger une distance. Ses yeux voient ; son cerveau déchiffre une langue étrangère.

Voir, ça s’apprend.

Vous l’avez appris bébé, pendant des milliers d’heures. Puis vous avez oublié que vous l’aviez appris.

Vos yeux inventent le monde. Il vous reste la mémoire : elle, au moins, garde fidèlement ce que vous avez vécu. Vraiment ? Dans l’épisode suivant, vous allez vous souvenir de quelque chose qui n’a jamais eu lieu.

Sources

  • Edme Mariotte, Nouvelle découverte touchant la veüe, 1668.
  • Hermann von Helmholtz, Handbuch der physiologischen Optik, 1867.
  • Yoram Bonneh, Alexander Cooperman et Dov Sagi, « Motion-induced blindness in normal observers », Nature, 2001.
  • Steven Most et al., « How not to be seen: the contribution of similarity and selective ignoring to sustained inattentional blindness », Psychological Science, 2001.
  • Daniel Simons et Christopher Chabris, « Gorillas in our midst », Perception, 1999.
  • Trafton Drew, Melissa Võ et Jeremy Wolfe, « The invisible gorilla strikes again », Psychological Science, 2013.
  • Ione Fine et al., « Long-term deprivation affects visual perception and cortex », Nature Neuroscience, 2003.
  • Anil Seth, Being You: A New Science of Consciousness, 2021.