Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)
Question au lecteur
Une batte et une balle coûtent 1,10 € au total. La batte coûte 1 € de plus que la balle. Combien coûte la balle ?
Ce n’est pas ça.
La balle coûte 5 centimes, et la batte 1,05 €. Si la balle coûtait 10 centimes, la batte coûterait 1,10 €, et le total 1,20 €.
Qui décide ?
Vous croyez connaître les raisons de vos choix. Votre cerveau les invente après coup.
Vous avez deux manières de penser.
L’une est rapide, automatique, intuitive : elle a lancé « 10 centimes » avant même que vous le décidiez. L’autre est lente, laborieuse… et paresseuse. Elle ne se réveille que si on la secoue.
Daniel Kahneman a passé sa vie à cartographier les pièges de la pensée rapide, avec son ami Amos Tversky. En 2002, il reçoit le prix Nobel d’économie : un psychologue, récompensé pour avoir montré que nous ne sommes pas les calculateurs rationnels des manuels.
Question au lecteur
Un jeu télévisé. Trois portes : derrière l’une, une voiture ; derrière les deux autres, une chèvre. Vous choisissez une porte. L’animateur, qui sait tout, ouvre une autre porte : une chèvre. Il vous propose de changer. Que faites-vous ?
- Je change de porte (bonne réponse)
- Je garde ma porte
- Aucune importance : une chance sur deux
Si vous répondez « Je change de porte » :
C’est la bonne réponse. Mais savez-vous pourquoi ? Jouez pour en avoir le cœur net.
Si vous répondez « Je garde ma porte » :
C’est ce que répond presque tout le monde. Et c’est faux. Ne me croyez pas sur parole : jouez.
Expérience interactive
Les trois portes
Jouez quelques parties, en changeant parfois de porte, parfois non. Puis laissez l’ordinateur en jouer mille.
Le lecteur joue au jeu des trois portes autant de fois qu’il le souhaite ; le tableau compare ses gains selon qu’il a changé de porte ou non. Une simulation de mille parties montre que changer gagne environ deux fois sur trois.
Changer de porte double vos chances.
Deux chances sur trois en changeant, une sur trois en gardant. Oui, vraiment.
En 1990, la chroniqueuse américaine Marilyn vos Savant publie cette réponse dans un magazine. Elle reçoit environ 10 000 lettres, dont près d’un millier signées par des docteurs, pour lui expliquer qu’elle se trompe.
Paul Erdős, l’un des plus grands mathématiciens du siècle, n’a été convaincu qu’en voyant une simulation par ordinateur.
L’astuce : l’animateur sait où est la voiture, et n’ouvre jamais cette porte-là. Votre premier choix avait une chance sur trois d’être le bon ; il l’a toujours.
Les deux autres portes se partageaient deux chances sur trois. En éliminant l’une d’elles, l’animateur a concentré ces deux chances sur la dernière.
Expérience interactive
La roue de la fortune
Lancez la roue. Puis répondez à une question qui n’a rien à voir avec elle.
Le lecteur lance une roue numérotée, puis estime la part de pays africains parmi les membres de l’ONU. La roue est truquée : elle ne s’arrête que sur 10 ou sur 65.
La roue était truquée.
Elle ne pouvait s’arrêter que sur 10 ou sur 65. Dans l’expérience originale, ceux qui avaient vu 10 répondaient 25 % ; ceux qui avaient vu 65, 45 %. La bonne réponse est 28 % : 54 pays sur 193.
Un nombre tiré au hasard, sans aucun rapport avec la question, a attiré votre réponse comme un aimant. C’est l’effet d’ancrage, l’un des biais les mieux établis de la psychologie.
L’expérience n’y fait rien. En 2006, des juges allemands lancent des dés truqués avant de fixer la peine d’un dossier fictif. Quand les dés tombent sur 9, ils condamnent à près de 8 mois ; sur 3, à un peu plus de 5 mois.
Admettons : nos calculs sont biaisés. Mais nos opinions, au moins, nous savons pourquoi nous les avons. Testons.
Expérience interactive
Vos opinions
Six affirmations. Pour chacune, dites si vous êtes d’accord. Il n’y a pas de bonne réponse, et rien ne quitte votre navigateur.
Le lecteur donne son avis sur six affirmations. On lui présente ensuite un résumé de ses réponses, dans lequel deux avis ont été secrètement inversés, et on lui demande de justifier ces avis-là.
Vous avez défendu une opinion qui n’était pas la vôtre.
Vous avez trouvé des raisons pour la justifier. Comme sept participants sur dix dans l’étude originale.
En 2005, en Suède, Petter Johansson et Lars Hall montrent à des volontaires deux photos de visages : « Lequel trouvez-vous le plus séduisant ? » Puis, par un tour de passe-passe, ils leur tendent la photo qu’ils n’ont pas choisie, et leur demandent pourquoi.
La plupart ne remarquent rien et justifient leur « choix ». Un participant explique qu’il aime les boucles d’oreilles de la jeune femme. Celle qu’il avait vraiment choisie n’en portait pas.
Les neurologues connaissaient ce talent. Chez certains patients épileptiques, on sépare chirurgicalement les deux moitiés du cerveau. On montre alors une patte de poulet à la moitié gauche, celle qui parle, et un paysage de neige à la moitié droite, qui ne parle pas.
La main gauche choisit une pelle. Pourquoi une pelle ? Sans hésiter, la moitié gauche, qui n’a jamais vu la neige, invente : « Pour nettoyer le poulailler. »
L’interprète. Une partie de votre cerveau fabrique en permanence des raisons à vos actes, même quand elle en ignore les vraies causes. Elle ne ment pas : elle y croit. Et vous aussi.
Faut-il alors se méfier de ses émotions, et ne décider qu’avec la raison ? Dans les années 1980, le neurologue Antonio Damasio suit un patient qu’il appelle Elliot. Une tumeur lui a abîmé une partie du cortex frontal.
Son intelligence est intacte. Sa mémoire aussi. Mais ses émotions se sont presque éteintes.
Elliot est devenu incapable de décider. Choisir entre deux dates de rendez-vous lui prend une demi-heure d’arguments pour et contre. Classer des documents : par date, par taille, par importance ? L’après-midi y passe.
Il perd son travail, puis son mariage.
Sans émotions, la raison tourne à vide.
Elles ne sabotent pas vos décisions : elles les rendent possibles, en donnant un poids à chaque option.
« Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point. »
Vos yeux, votre mémoire, vos choix : tout passe par un narrateur intérieur qui improvise. Mais qui est ce narrateur ? Où êtes-vous, vous, dans tout ça ? Dans l’épisode suivant, vous allez perdre un visage… et gagner un nez.
Sources
- Shane Frederick, « Cognitive reflection and decision making », Journal of Economic Perspectives, 2005.
- Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, 2012.
- Marilyn vos Savant, « Ask Marilyn », Parade, 1990 ; Paul Hoffman, Erdős, l’homme qui n’aimait que les nombres, 1998.
- Amos Tversky et Daniel Kahneman, « Judgment under uncertainty: heuristics and biases », Science, 1974.
- Birte Englich, Thomas Mussweiler et Fritz Strack, « Playing dice with criminal sentences », Personality and Social Psychology Bulletin, 2006.
- Petter Johansson et al., « Failure to detect mismatches between intention and outcome in a simple decision task », Science, 2005.
- Lars Hall, Petter Johansson et Thomas Strandberg, « Lifting the veil of morality: choice blindness and attitude reversals on a self-transforming survey », PLoS ONE, 2012.
- Michael Gazzaniga, Le cerveau social, 1987 ; Who’s in Charge?, 2011.
- Antonio Damasio, L’Erreur de Descartes, 1995.