Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)
Expérience interactive
Un bouton
Rien ne vous oblige à appuyer.
Un bouton lumineux, sans consigne. Chaque pression peut faire apparaître, au hasard, une petite récompense : une étoile, parfois un « jackpot ». On compte discrètement les pressions.
Vous n’avez pas appuyé.
Bravo : un bouton qui peut récompenser au hasard est l’un des objets les plus difficiles à ignorer. Voici pourquoi.
Le pigeon et l’écran
Votre attention est devenue la ressource la plus convoitée du monde. Voici comment on la capture.
Dans les années 1950, à Harvard, le psychologue B. F. Skinner enferme des pigeons dans des boîtes équipées d’un bouton. Si chaque coup de bec donne à manger, le pigeon picore quand il a faim, puis s’arrête.
Mais si la récompense tombe au hasard, une fois sur dix, une fois sur cinquante, le pigeon devient infatigable : des milliers de coups de bec, sans relâche.
Vous connaissez ce bouton. Il est dans les machines à sous. Il est dans le geste de tirer l’écran vers le bas pour rafraîchir. Il est dans chaque notification : peut-être rien, peut-être le message que vous attendiez.
C’est l’incertitude de la récompense qui rend le geste irrésistible.
On présente souvent la dopamine comme la molécule du plaisir. C’est plutôt celle de l’attente : ses neurones s’emballent quand une récompense est meilleure que prévu, et plus encore quand elle pourrait, ou non, arriver.
Ce que vous pourchassez, ce n’est pas la récompense. C’est le « peut-être ».
Expérience interactive
Un fil d’actualité
Comme sur votre téléphone. Faites défiler.
Un faux fil d’actualité, sans fin, que le lecteur fait défiler. Au bout d’un moment, le site interrompt la lecture et lui indique la distance parcourue.
Ce fil n’avait pas de fin.
Il était conçu pour ça. Un fil sans fin supprime les points d’arrêt naturels : le bas de la page, la fin du chapitre, le générique. Rien ne vous dit : c’est fini.
En 2006, le concepteur Aza Raskin invente le défilement infini, pour simplifier la navigation. Il estime aujourd’hui qu’il fait perdre chaque jour à l’humanité l’équivalent de 200 000 vies. Il le regrette publiquement.
Vous avez peut-être lu que notre attention ne dure plus que huit secondes, moins que celle d’un poisson rouge.
Ce chiffre ne repose sur rien.
Il vient d’un rapport marketing de 2015, qui citait une source introuvable. Aucune étude ne le soutient. Et les poissons rouges ont une excellente mémoire.
La vraie question n’est pas la durée de votre attention, mais : à qui la donnez-vous ? En 1890, le psychologue et philosophe William James l’écrivait déjà.
« Mon expérience, c’est ce à quoi je consens à prêter attention. »
Faisons une chose étrange pour un site web. Pendant soixante secondes, ne faites rien. Ne lisez rien. Écoutez ce qui vous entoure.
Ces soixante secondes, personne ne vous les a prises. Elles étaient à vous.
Dans cette aventure, les autres ont pesé sur vous…
Les groupes, les règles du jeu, les mots, l’argent et les écrans : à chaque épisode, les autres étaient là, dans votre tête.
Nous ne pensons jamais seuls.
Et c’est peut-être notre plus grande force : c’est ensemble que nous avons appris à compter, à mesurer, à comprendre.
Sources
- Charles Ferster et B. F. Skinner, Schedules of Reinforcement, 1957.
- Wolfram Schultz, Peter Dayan et Read Montague, « A neural substrate of prediction and reward », Science, 1997 ; Christopher Fiorillo, Philippe Tobler et Wolfram Schultz, « Discrete coding of reward probability and uncertainty by dopamine neurons », Science, 2003.
- Aza Raskin, entretien avec la BBC, 2018.
- BBC, More or Less, « Busting the attention span myth », 2017.
- William James, The Principles of Psychology, 1890.