III. Les Autres · Épisode 3

Les mots qui font voir

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Deux mots inconnus

Dans une langue que vous ne connaissez pas, l’une de ces formes s’appelle « bouba », l’autre « kiki ». Laquelle est « kiki » ?

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Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)

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Deux mots inconnus

Dans une langue que vous ne connaissez pas, l’une de ces formes s’appelle « bouba », l’autre « kiki ». Laquelle est « kiki » ?

Deux formes : l’une arrondie comme une tache, l’autre hérissée de pointes. Le lecteur dit laquelle s’appelle « kiki ».

Les sons ont une forme.

Comme la plupart des gens, dans la plupart des langues : en 2022, une étude menée dans vingt-cinq langues retrouve cette association chez environ trois personnes sur quatre.

Les mots qui font voir

Les langues découpent le monde chacune à sa façon, et elles changent un peu ce que nous voyons.

Pour le linguiste genevois Ferdinand de Saussure, le lien entre un mot et ce qu’il désigne est arbitraire : rien, dans le son « chien », n’aboie. C’est vrai pour l’essentiel du vocabulaire.

Mais pas toujours : les sons ronds évoquent le rond, les sons aigus le petit, les sons pointus l’anguleux. Les linguistes parlent de symbolisme phonétique.

Question au lecteur

Quel est le mot le plus universel du monde ?

  • « Maman »
  • « OK »
  • « Hein ? » (bonne réponse)
  • « Coca-Cola »

Si vous répondez « « Maman » » :

Non : c’est « hein ? ».

Si vous répondez « « Hein ? » » :

Oui : « hein ? ».

En 2013, des linguistes néerlandais comparent des conversations dans dix langues des cinq continents, du néerlandais au lao en passant par le siwu, parlé au Ghana. Partout, pour faire répéter, on emploie presque le même petit mot : une syllabe brève, montante, sans consonne dure. Ils ont reçu pour cela un prix Ig Nobel.

À Hopevale, dans le nord de l’Australie, les locuteurs du guugu yimithirr n’ont pas de mots pour « gauche » et « droite ». Ils disent : « il y a une fourmi sur ta jambe nord », « pousse-toi un peu vers l’est ».

Résultat : ils savent à chaque instant où se trouvent les points cardinaux, dans une pièce sans fenêtre comme au retour d’un voyage.

À faire soi-même

  1. Sans regarder votre téléphone ni par la fenêtre, tendez le bras vers le nord.

Êtes-vous sûr de vous ?

  • Sûr de moi
  • À peu près
  • Aucune idée

Vérifiez avec la boussole de votre téléphone. Un enfant guugu yimithirr de cinq ans le ferait sans hésiter : sa langue l’y oblige des dizaines de fois par jour.

C’est d’ailleurs dans cette langue que James Cook, en 1770, a noté le mot gangurru : le kangourou. On raconte que le mot voudrait dire « je ne comprends pas ». C’est faux : c’est le nom d’une espèce de kangourou gris.

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L’encre et le mot

Des noms de couleurs, écrits dans une encre d’une autre couleur. Cliquez sur la couleur de l’ENCRE, le plus vite possible, sans tenir compte du mot.

Le lecteur doit indiquer la couleur de l’encre de mots de couleur (« rouge » écrit en bleu, par exemple). On compare son temps de réponse quand le mot et l’encre concordent, et quand ils se contredisent.

Vous ne pouvez pas vous empêcher de lire.

Une fois qu’on sait lire, les mots s’imposent au cerveau, qu’on le veuille ou non. John Ridley Stroop l’a mesuré en 1935.

Et pourtant, l’écriture n’a que cinq mille ans : bien trop peu pour que l’évolution nous y ait préparés. Pour lire, le cerveau recycle une petite région qui servait à reconnaître les objets et les visages. Stanislas Dehaene et Laurent Cohen l’ont surnommée la « boîte aux lettres du cerveau ».

Photographie : une stèle de pierre sombre, brisée en haut, couverte de trois textes gravés l'un sous l'autre.

La pierre de Rosette, gravée en 196 avant notre ère, porte le même décret en trois écritures : hiéroglyphes, démotique et grec. C’est grâce à elle que Jean-François Champollion déchiffre les hiéroglyphes, en 1822.

Hans Hillewaert · CC BY-SA 4.0

Il existe environ sept mille langues. Près de la moitié pourraient disparaître d’ici la fin du siècle.

En 1992, en Turquie, meurt Tevfik Esenç, dernier locuteur de l’oubykh, une langue du Caucase aux quatre-vingts consonnes, pour deux ou trois voyelles seulement. Avant de mourir, il a travaillé des années avec des linguistes, dont le Français Georges Dumézil, pour qu’il en reste une trace.

Quand une langue meurt, c’est une façon de voir le monde qui s’éteint.

Des noms de plantes et de vents, des chansons, des manières de compter et de s’orienter, qui n’existaient nulle part ailleurs.

Relativité linguistique. L’idée que la langue influence la pensée. Sa version forte, la langue comme prison, est fausse. Sa version faible, la langue qui oriente l’attention et la mémoire, est bien étayée.

Les mots nous permettent de partager ce qui n’est pas là : un danger, un souvenir, un dieu, une promesse. Une promesse d’un genre particulier va permettre à des millions d’inconnus de coopérer sans jamais se voir. Elle est dans votre poche.

Sources

  • Vilayanur Ramachandran et Edward Hubbard, « Synaesthesia: a window into perception, thought and language », 2001 ; Aleksandra Ćwiek et al., Philosophical Transactions of the Royal Society B, 2022.
  • Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, 1916.
  • Mark Dingemanse, Francisco Torreira et Nick Enfield, « Is “Huh?” a universal word? », PLoS ONE, 2013.
  • John Haviland, « Guugu Yimithirr cardinal directions », Ethos, 1998 ; Stephen Levinson, Space in Language and Cognition, 2003 ; Guy Deutscher, Through the Language Glass, 2010.
  • John Ridley Stroop, « Studies of interference in serial verbal reactions », 1935.
  • Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, 2007.
  • George Hewitt, travaux sur l’oubykh ; Georges Dumézil et Tevfik Esenç, Documents anatoliens sur les langues et les traditions du Caucase.