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Trois formes

Une courte animation, sans son ni texte. Regardez-la jusqu’au bout.

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Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)

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Trois formes

Une courte animation, sans son ni texte. Regardez-la jusqu’au bout.

Un grand triangle, un petit triangle et un petit cercle se déplacent autour d’un rectangle dont un côté s’ouvre comme une porte. Le grand triangle semble chasser les deux autres, qui finissent par s’échapper ensemble. On demande ensuite au lecteur ce qu’il a vu.

Il n’y avait que trois formes et un rectangle.

Et vous y avez vu une histoire, avec une brute, des fugitifs, une porte. Votre cerveau n’a pas pu s’en empêcher.

En 1944, les psychologues Fritz Heider et Marianne Simmel montrent un film semblable à des étudiants. Presque tous racontent une histoire : une brute, un couple, une porte, une fuite. Un seul décrit des formes géométriques.

Il était une fois

Votre cerveau ne peut pas s’empêcher de voir des histoires. Même là où il n’y en a pas.

Nous sommes une espèce qui raconte. Face à un mouvement, votre cerveau cherche une intention ; face à des intentions, il tisse une histoire.

Selon une hypothèse, nos ancêtres qui voyaient des intentions partout survivaient mieux : mieux vaut prendre un bruissement pour un prédateur que l’inverse.

Quand quelqu’un vous raconte une histoire, votre cerveau fait une chose étrange : il se synchronise avec celui du conteur. En 2010, à Princeton, l’équipe d’Uri Hasson l’a mesuré. Plus la synchronisation est forte, mieux l’auditeur comprend.

Le romancier Kurt Vonnegut soutenait que les histoires ont des formes, qu’on peut dessiner : la fortune du héros au fil du récit. Son université avait refusé ce mémoire, raconte-t-il, « parce qu’il avait l’air trop amusant ».

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La forme des histoires

En 2016, des chercheurs ont analysé plus de 1 300 récits et y ont trouvé six grandes formes. À vous : quelle forme a chacune de ces histoires ?

Six courbes de « fortune du héros » sont proposées : ascension, chute, homme au fond du trou (chute puis remontée), Icare (montée puis chute), Cendrillon (montée, chute, montée) et Œdipe (chute, montée, chute). Le lecteur associe quatre histoires célèbres à leur forme.

Il existe une autre forme, que vous connaissez bien : l’histoire interrompue. Dans les années 1920, à Berlin, la psychologue Bluma Zeigarnik remarque qu’un serveur retient sans effort les commandes non réglées… et les oublie dès qu’elles sont payées.

Les études récentes doutent qu’on se souvienne mieux des tâches inachevées. Mais l’envie de les reprendre, de connaître la suite, elle, n’a jamais été démentie.

Tableau : une jeune femme au regard calme, coiffée d'un turban orné d'une plume de paon et parée de pièces d'or, les mains jointes.

Shéhérazade l’avait compris bien avant. Pour échapper à la mort, elle interrompt chaque nuit son conte au moment crucial. Le roi, qui veut connaître la suite, la laisse vivre un jour de plus. Mille et une nuits.

Sophie Gengembre Anderson · Domaine public

Cette aventure vous fait le même coup.

Chaque épisode s’achève sur une question. Vous le savez. Et vous avez quand même envie de connaître la suite.

Toutes les histoires ont-elles besoin d’un conflit ? En Occident, on apprend qu’un récit oppose un héros à un obstacle.

En Chine, en Corée, au Japon, une structure en quatre temps, le kishōtenketsu, s’en passe très bien : une situation, son développement, un pas de côté inattendu, puis une conclusion qui relie tout.

Des créateurs de Nintendo construisent ainsi les niveaux de leurs jeux : une idée présentée, développée, retournée, conclue. Pas besoin d’ennemi pour faire une histoire.

« À vendre : chaussures de bébé, jamais portées. »

Six mots. Une tragédie entière, que vous venez d’écrire vous-même.

On l’attribue à Hemingway. Il ne l’a sans doute jamais écrite.

Des versions de cette histoire circulaient dans les journaux dès 1906. Peu importe : une bonne histoire laisse des blancs, et c’est vous qui les remplissez.

Question au lecteur

À votre tour : une histoire en six mots.

Rangée dans votre dossier. Relisez-la dans un mois : vous y lirez peut-être une autre histoire.

Pourquoi pleure-t-on pour des personnages qui n’existent pas ? Parce que, pour votre cerveau, ils existent un peu.

Les circuits qui vous servent à comprendre les autres s’activent pour Anna Karénine comme pour un triangle poursuivi. Des chercheurs voient dans la fiction un « simulateur de vol » de la vie sociale : on s’y entraîne, sans risque, à être quelqu’un d’autre.

Théorie de l’esprit. La capacité à prêter aux autres des pensées, des désirs et des intentions. Elle s’active devant une personne, un personnage de roman… ou trois formes géométriques.

Musique, cinéma, récits : chaque art exploite une manie de notre cerveau. Reste la plus ancienne, celle des peintres. Votre cerveau invente les couleurs.

Sources

  • Fritz Heider et Marianne Simmel, « An experimental study of apparent behavior », American Journal of Psychology, 1944.
  • Greg Stephens, Lauren Silbert et Uri Hasson, « Speaker–listener neural coupling underlies successful communication », PNAS, 2010.
  • Andrew Reagan et al., « The emotional arcs of stories are dominated by six basic shapes », EPJ Data Science, 2016.
  • Kurt Vonnegut, Un homme sans patrie, 2005.
  • Bluma Zeigarnik, 1927 ; Rebekka Ghibellini et Beat Meier, « The hypothesis of the Zeigarnik effect revisited », Humanities and Social Sciences Communications, 2023.
  • Koichi Hayashida, entretien sur la conception des niveaux de Super Mario 3D Land, 2012.
  • Quote Investigator, « For sale, baby shoes, never worn », 2013.
  • Raymond Mar et Keith Oatley, « The function of fiction is the abstraction and simulation of social experience », 2008.