Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)
À faire soi-même
- Croisez l’index et le majeur d’une main, bien serrés, comme pour souhaiter bonne chance.
- Fermez les yeux.
- Frottez doucement le bout de votre nez dans le creux formé par vos deux doigts croisés, de haut en bas.
Que sentez-vous ?
- Deux nez !
- Quelque chose de bizarre
- Un seul nez
Vous venez de réaliser l’illusion d’Aristote. Elle a 2 300 ans.
Votre corps aussi est une hypothèse.
Les faces extérieures de ces deux doigts ne se touchent jamais. Quand un objet les touche en même temps, votre cerveau conclut, très logiquement, qu’il y a deux objets.
Le fantôme dans le miroir
Votre visage, votre corps, votre « moi » : des modèles que le cerveau fabrique.
Aristote s’en étonnait déjà : doigts croisés, le toucher dit « deux » quand les yeux disent « un ». Qui croire ? Pour votre cerveau, cette question se pose à chaque instant.
Expérience interactive
Un visage à l’envers
Voici la Joconde, tête en bas. Regardez-la bien. Rien d’anormal ? Puis retournez-la.
La Joconde est présentée tête en bas ; ses yeux et sa bouche ont été retournés. À l’envers, le visage paraît presque normal. Remis à l’endroit, il devient monstrueux : c’est l’illusion de Thatcher.
Tête en bas, votre cerveau lit un visage comme une liste de pièces : deux yeux, un nez, une bouche, tout est là. À l’endroit, il le lit d’un seul coup, comme un tout, et la moindre anomalie saute aux yeux.
L’illusion porte le nom d’une Première ministre : le psychologue Peter Thompson l’a découverte en 1980, sur une photo de Margaret Thatcher.

25 juillet 1976. La sonde Viking 1 photographie la région de Cydonia, sur Mars. Sur l’image apparaît un visage de deux kilomètres de long, qui fixe le ciel.
Viking 1, NASA · Domaine publicQuestion au lecteur
Qu’est-ce que c’est, à votre avis ?
- Une sculpture géante
- Une colline (bonne réponse)
- Un défaut de la photo
Si vous répondez « Une sculpture géante » :
Voyons de plus près.
Si vous répondez « Une colline » :
Oui : une colline.
Pendant vingt-cinq ans, des livres et des émissions y ont vu la preuve d’une civilisation martienne disparue.
En 2001, une caméra bien plus précise photographie la même colline.

Viking 1, 1976 Viking 1, NASA · Domaine public

Mars Global Surveyor, 2001 NASA / JPL / Malin Space Science Systems · Domaine public
Votre cerveau cherche des visages partout : dans les prises électriques, les façades, les nuages, les tartines grillées. On appelle cela la paréidolie.
Une région spécialisée de votre cerveau réagit à un visage en moins d’un cinquième de seconde. Mieux vaut voir un visage là où il n’y en a pas que manquer celui qui vous observe.
Chez certaines personnes, ce système fonctionne mal. Le neurologue et écrivain Oliver Sacks ne reconnaissait pas les visages, pas même le sien.
Il lui est arrivé plusieurs fois de s’excuser auprès d’un grand homme barbu qu’il avait failli bousculer. C’était lui-même, dans un miroir.
Les visages, soit. Mais votre corps ? Vous savez tout de même où il commence et où il finit.
En 1998, deux chercheurs de Pittsburgh posent une main en caoutchouc sur une table, devant un volontaire dont la vraie main est cachée derrière un écran. Avec deux pinceaux, ils caressent les deux mains exactement en même temps.
Au bout d’une minute ou deux, la plupart des volontaires sentent le pinceau… sur la main en caoutchouc. Si on la menace, leur peau se met à transpirer.
À faire soi-même
- Posez une main à plat sur une table, cachée derrière un livre dressé.
- Devant vous, bien en vue, posez un gant de cuisine rempli de chiffons, dans la même position que votre main.
- Demandez à quelqu’un de caresser en même temps votre vraie main et le gant, avec deux pinceaux, aux mêmes endroits, pendant deux minutes.
- Ne regardez que le gant. Puis que votre complice le frappe d’un coup sec.
- Je le ferai
- Je l’ai déjà fait
- Sans façon
Si l’illusion prend, ne soyez pas surpris de sursauter : votre cerveau aura déjà adopté le gant.
La carte du corps que dessine le cerveau peut même survivre au corps.
Après une amputation, presque tous les patients continuent de sentir le membre disparu, et beaucoup y ont mal : un poing qui se crispe, des ongles qui s’enfoncent dans une paume qui n’existe plus.
Au début des années 1990, le neurologue Vilayanur Ramachandran a une idée d’une simplicité désarmante : une boîte en carton, un miroir au milieu. Le patient glisse son bras valide d’un côté ; dans le miroir, son reflet prend la place du bras perdu.
Il ouvre la main. Et, pour la première fois depuis des années, il sent son poing fantôme se desserrer.
Un miroir a soulagé une douleur que rien ne pouvait atteindre.
Le cerveau croit ce qu’il voit. Pour une fois, on s’en est servi pour le soigner.
Schéma corporel. La carte que le cerveau se fait du corps. Il la met à jour sans cesse ; elle peut adopter un outil, une main en caoutchouc, ou garder la trace d’un bras disparu.
En quatre épisodes, votre cerveau a…
inventé, effacé, réécrit et justifié, sans jamais vous prévenir. Même quand vous avez déjoué ses pièges, il a dû lutter contre lui-même.
Votre cerveau est un illusionniste.
Et vous êtes son public préféré.
Sources
- Aristote, Métaphysique, livre Γ ; Des rêves.
- Peter Thompson, « Margaret Thatcher: a new illusion », Perception, 1980.
- NASA / JPL, images de Cydonia par Viking 1 (1976) et Mars Global Surveyor (2001).
- Nancy Kanwisher et al., « The fusiform face area », Journal of Neuroscience, 1997.
- Oliver Sacks, L’Œil de l’esprit, 2012 (chapitre « Face aveugle »).
- Matthew Botvinick et Jonathan Cohen, « Rubber hands “feel” touch that eyes see », Nature, 1998.
- Vilayanur Ramachandran et Diane Rogers-Ramachandran, « Synaesthesia in phantom limbs induced with mirrors », Proceedings of the Royal Society B, 1996.