III. Les Autres · Épisode 2

La trêve de Noël

Expérience

Dix euros à partager

Un inconnu a reçu 10 €. Il doit vous en proposer une partie. Si vous acceptez, chacun garde sa part. Si vous refusez, personne ne touche rien. Cinq propositions, de cinq inconnus différents.

Cette expérience s’affiche lorsque JavaScript est activé.

Transcription intégrale de l’épisode (elle dévoile toutes les surprises)

Expérience interactive

Dix euros à partager

Un inconnu a reçu 10 €. Il doit vous en proposer une partie. Si vous acceptez, chacun garde sa part. Si vous refusez, personne ne touche rien. Cinq propositions, de cinq inconnus différents.

Cinq offres successives (5, 3, 1, 2 et 4 € sur 10) : le lecteur accepte ou refuse chacune.

Un euro vaut mieux que rien… vraiment ?

Vous avez raisonné comme l'« homo economicus » des manuels. Vous êtes rare : partout dans le monde, les offres de moins de 20 % sont refusées environ une fois sur deux.

La trêve de Noël

Pourquoi coopérons-nous quand trahir rapporterait plus ? La réponse tient en quatre lignes de code… et une nuit de 1914.

Refuser de l’argent pour punir un inconnu qu’on ne reverra jamais : absurde pour un économiste, humain pour tout le reste. Nous avons un sens de la justice, et il est prêt à payer cher.

Pas partout de la même façon : chez les Machiguenga d’Amazonie péruvienne, les offres sont faibles et presque toujours acceptées ; chez les Lamalera d’Indonésie, qui chassent la baleine en équipe et partagent tout, on propose souvent plus de la moitié.

Voici le jeu le plus célèbre des sciences sociales : le dilemme du prisonnier. Deux joueurs choisissent en secret : coopérer ou trahir.

Si les deux coopèrent : 3 points chacun. Si les deux trahissent : 1 point chacun. Si l’un trahit et l’autre coopère : 5 points pour le traître, 0 pour sa victime.

Expérience interactive

Coopérer ou trahir

Trois adversaires, cinq manches chacun. Vous ne savez pas qui ils sont. À vous de jouer.

Le lecteur joue cinq manches contre trois adversaires programmés : l’un coopère d’abord puis imite le lecteur (« donnant-donnant »), l’autre trahit toujours, le dernier coopère jusqu’à la première trahison, puis ne pardonne jamais.

Face à un inconnu, trahir paie toujours. Sauf quand on se revoit.

Si vous ne jouez qu’une fois, trahir rapporte plus, quoi que fasse l’autre. Mais quand le jeu se répète, tout change.

En 1980, le politologue Robert Axelrod organise un tournoi. Des chercheurs du monde entier envoient des programmes, qui s’affrontent au dilemme en matchs de deux cents manches. Stratégies retorses, calculs, pièges… Le vainqueur est le plus court de tous : quatre lignes de code.

Anatol Rapoport l’a baptisé Tit for Tat, « donnant-donnant » : coopérer au premier coup, puis faire comme l’autre au coup précédent. Un second tournoi, avec soixante-deux participants, le couronne à nouveau.

Expérience interactive

La survie des stratégies

Une population de stratégies s’affronte. À chaque génération, les plus riches se multiplient, les plus pauvres disparaissent. Réglez la population de départ, ajoutez des erreurs, et regardez qui survit.

Une simulation fait évoluer une population de stratégies (gentilles, méchantes, donnant-donnant, rancunières, imprévisibles). Selon les réglages, les stratégies gentilles mais réactives, comme donnant-donnant, finissent souvent par l’emporter.

Les leçons d’Axelrod tiennent en quatre mots. Soyez gentil : ne trahissez jamais le premier. Réagissez : ne laissez pas passer une trahison. Pardonnez : revenez vite à la coopération. Soyez clair : qu’on vous comprenne.

Et surtout : la coopération n’a besoin ni d’amour ni de confiance. Elle a besoin d’un lendemain. Tant qu’on doit se revoir, trahir coûte trop cher.

Axelrod trouve l’exemple le plus saisissant de cette logique dans le lieu le moins propice qui soit : les tranchées de la Première Guerre mondiale.

Face à face pendant des mois, les mêmes unités ennemies inventent en silence un système que les soldats appellent « vivre et laisser vivre » : on tire, mais à côté ; on bombarde à heures fixes, pour laisser à l’autre le temps de s’abriter ; on épargne les corvées de soupe.

Illustration : dans la neige, des soldats britanniques et allemands se serrent la main et échangent des cadeaux autour d'un petit sapin.

Le 24 décembre 1914, sur plusieurs portions du front, notamment en Flandre, des soldats allemands posent des bougies et de petits sapins sur les parapets, et chantent. En face, les Britanniques répondent.

Auteur inconnu · Domaine public

Le lendemain, des hommes sortent des tranchées, sans armes. Ils se serrent la main dans le no man’s land, échangent du tabac, des boutons, des photos de famille. Ils enterrent leurs morts ensemble. Par endroits, on joue au football.

Les états-majors, furieux, interdisent toute fraternisation. La guerre reprend. Elle durera encore près de quatre ans.

La coopération n’a pas besoin d’amour. Elle a besoin d’un lendemain.

La nature connaît aussi ce marché. Les chauves-souris vampires meurent si elles jeûnent deux ou trois nuits de suite. Celles qui ont bien mangé régurgitent du sang pour nourrir les affamées… de préférence celles qui les ont nourries auparavant.

Réciprocité. Rendre la pareille, en bien comme en mal. C’est le ciment le plus ancien des sociétés, bien avant la loi et l’argent.

Deux soldats peuvent coopérer s’ils savent qu’ils se reverront. Mais comment faire coopérer des millions d’inconnus qui ne se verront jamais ? D’abord, en inventant un outil pour se parler de ce qui n’est pas là. Vous l’utilisez en ce moment même.

Sources

  • Werner Güth et al., « An experimental analysis of ultimatum bargaining », 1982 ; Colin Camerer, Behavioral Game Theory, 2003.
  • Joseph Henrich et al., « In search of Homo economicus: behavioral experiments in 15 small-scale societies », American Economic Review, 2001.
  • Robert Axelrod, Donnant donnant : théorie du comportement coopératif, 1992 (The Evolution of Cooperation, 1984).
  • Tony Ashworth, Trench Warfare 1914-1918: The Live and Let Live System, 1980 ; Stanley Weintraub, Silent Night, 2001.
  • Gerald Wilkinson, « Reciprocal food sharing in the vampire bat », Nature, 1984.